Les jeunes en Afrique : « nous essayons de mobiliser tout l’espace d’innovation »

Plus de 10 millions de jeunes Africains intègrent la population active chaque année. La plupart d’entre eux travaillent dans l’agriculture. L’heure de transformer ce secteur est arrivée. Nous avons discuté avec Michael Hailu, le Directeur du CTA, qui a conduit l’organisation à entreprendre un tournant stratégique vers la jeunesse. Il participait dernièrement au Sommet Young Africa Works à Kigali.

Le Plan stratégique du CTA 2016–2020 comprend une stratégie pour la jeunesse, mais plus que cela, la jeunesse est réellement l’élément central du Plan stratégique dans son ensemble. Comment cela est-il arrivé ?

Nous avons entrepris cette approche il y a un bon moment déjà. Au cours des dernières années, cela s’est exprimé au travers d’une approche transversale axée sur les jeunes et les femmes. Ça devient même globalement encore plus important. Les gens parlent de ces grands défis que sont le chômage et la migration et la question des jeunes est centrale pour répondre à ces plus grands problèmes. Donc oui, je dirais que c’est toujours très important. La seule différence est la manière dont nous intégrons et renforçons maintenant le travail autour des jeunes, et tout particulièrement autour de l’engagement des jeunes dans les chaînes de valeur agricoles.

Quand je parle de chaînes de valeur « agricoles », je parle d’une idée plus large du système agroalimentaire dans son ensemble. Pas seulement l’agriculture, mais aussi l’ajout de valeur, le système agroalimentaire non agricole, toutes les opportunités d’emploi que cela comprend. C’est un système que nous devons considérer dans son ensemble.

Y a-t-il une connexion entre ce changement de perspective, cette vision globale du système agroalimentaire, et le fait d’impliquer les jeunes ? Voyez-vous les rôles que les jeunes pourraient jouer dans ce système agroalimentaire global ?

Absolument, mais la situation varie bien sûr d’un pays à l’autre. Une étude récemment menée par la MasterCard Foundation se penchait sur l’engagement des jeunes dans l’agriculture au Nigeria, au Rwanda et en Tanzanie. Au Nigeria, beaucoup d’opportunités offertes aux jeunes sont agricoles, tandis qu’au Rwanda et en Tanzanie, elles sont plus souvent non agricoles, mais toujours intégrées aux systèmes agroalimentaires, comme la transformation.

Mais il est clair que les économies transforment l’Afrique et nous voyons beaucoup plus d’emplois non agricoles dans le secteur agroalimentaire et en dehors. Le message clé est que, peu importe le point de vue adopté, l’agriculture va continuer à jouer un rôle central en termes d’emploi pour les jeunes, et ce, durant au moins la prochaine décennie. Si nous essayons de répondre pour eux aux défis en matière d’emploi, l’agriculture demeure au cœur du problème.

De nombreuses études se penchent maintenant sur la manière dont les zones rurales et urbaines sont connectées. Beaucoup de gens vivent dans cet espace mi-urbain mi-rural : ces petites villes qui offrent beaucoup d’opportunités, mais qui se voient souvent négligées dans les politiques de développement et les politiques publiques – les grandes villes restant toujours privilégiées. Mais en réalité, ces petites villes offrent des opportunités vraiment fantastiques pour les jeunes, qui peuvent ainsi rester près des zones rurales tout en profitant des commodités disponibles en ville. C’est pourquoi nous attachons beaucoup d’importance à la création d’opportunités dans ces villes situées entre les zones urbaine et rurale.

Il semblerait qu’une grande partie de ces opportunités résident dans la constitution – par et pour les jeunes – d’organisations, de groupes et de chaînes de valeur. Serait-ce le point de départ : rassembler les gens ?

En fait, nous devons considérer de nombreux problèmes avant même d’atteindre ce point. Si vous demandez à des jeunes, même dans les zones rurales, ce qu’ils veulent faire, il est probable que 80 à 90 % d’entre eux vous diront qu’ils ne veulent pas travailler dans l’agriculture. Ils veulent aller en ville, décrocher d’autres emplois. Je pense qu’il est donc prioritaire de changer l’image de l’agriculture, de parler des opportunités du secteur agroalimentaire. L’agriculture n’est pas seulement un travail pénible qui rapporte peu : présenter le secteur agroalimentaire comme un ensemble permettrait d’impliquer les jeunes dans ce marché. Le premier défi consiste donc à changer le regard des jeunes et aussi à promouvoir le soutien dans les milieux politiques et leurs entourages.

Le second défi est le développement des compétences. Il faut réellement investir beaucoup d’énergie dans le développement des compétences chez les jeunes, spécialement dans les compétences entrepreneuriales. Les jeunes sont mieux formés que par le passé, mais ils restent mal préparés au secteur commercial. Beaucoup d’études montrent que lorsque les entreprises du secteur privé essaient d’engager des jeunes, elles ne rencontrent pas facilement les bonnes compétences. C’est pourquoi nous avons collaboré avec certaines écoles de commerce africaines afin de former les jeunes au monde des affaires.

Une fois que vous avez un groupe de jeunes Africains ayant un bon projet, les compétences commerciales nécessaires et le désir de se diriger vers le commerce agricole, quels sont les grands défis immédiats auxquels ils doivent faire face ?

L’un des problèmes clés est l’accès au financement. Les jeunes n’ont d’habitude pas de garanties : ils n’ont pas de terres ni de machines. Les banques sont généralement réticentes à prêter de l’argent au secteur agricole, mais c’est encore pire pour les jeunes. L’une des choses que nous essayons maintenant de faire est d’aider les jeunes exploitants à établir leur solvabilité en utilisant les technologies de l’information et de la communication (TIC). Nous collaborons avec des entreprises locales de TIC que nous avons soutenues et qui aident en retour les petits exploitants à tenir de meilleurs registres d’exploitation.

Lorsque les petits exploitants tiennent un bon registre d’exploitation avec les quantités de production, le chiffre d’affaires, etc., ils peuvent s’en servir pour faire leurs demandes de crédit auprès des banques. Nous avons travaillé avec une entreprise au Kenya, FarmDrive, l’une des start-ups que nous avons aidées à développer. Avec l’aide du CTA, ils ont formé plus de 500 exploitants à la tenue de registre et ont sensibilisé plus de 3 000 autres jeunes exploitants.

Il y a aussi, en Afrique, une énorme quantité d’énergie parmi les jeunes scientifiques et chercheurs agronomes, notamment chez beaucoup de ceux qui s’impliquent avec le CTA. Le CTA regorge d’énergie nouvelle du côté de la recherche. Comment pensez-vous qu’elle puisse être mobilisée ?

Nous avons travaillé pendant de nombreuses années pour identifier des jeunes scientifiques – spécialement des jeunes femmes – à travers des concours. Nous nous sommes servis de ces concours pour découvrir de jeunes scientifiques talentueuses et soutenir leur travail orienté vers les défis agricoles réels auxquels les exploitants doivent faire face en Afrique. Ainsi, par exemple, Jemanesh Kefetew, une scientifique agronome éthiopienne, a gagné le premier prix du concours des « Jeunes professionnels du monde scientifique » pour son travail d’identification des caractéristiques générant une résistance à la rouille noire du blé dur.

Ameenah Gurib-Fakim, important scientifique spécialiste de la biodiversité et actuel président de l’île Maurice, est l’un des anciens mentors et modèles de ce programme.

Bien sûr, l’intérêt du CTA est de toujours s’assurer que la recherche concerne le développement. Il ne s’agit pas de recherche destinée à publier des articles dans des journaux scientifiques. Il est essentiel qu’elle porte sur des problèmes concrets. Nous identifions de jeunes scientifiques et les aidons à travailler sur des problèmes spécifiques.

Donc ce que vous recherchez, c’est le potentiel innovant de la science.

Oui, nous essayons de mobiliser tout l’espace d’innovation : tant du côté de la recherche, que du côté du développement ou de l’entrepreneuriat. Il s’agit de trouver la manière de produire ces innovations nécessaires pour un secteur agricole dynamique en Afrique.And is scaling up those innovations challenging, when working with lots of different groups of young people in different countries?

Mais n’est-ce pas un challenge de développer ces innovations lorsque l’on travaille avec de nombreux groupes de jeunes différents dans différents pays ?

C’est toujours un challenge de travailler à grande échelle. Mais dans le domaine des TIC, par exemple, l’une des choses que nous faisons est de faire participer des jeunes professionnels des TIC à un « hackathon » afin de développer des solutions TIC intelligentes pour un problème agricole (p. ex., aider les petits exploitants à accéder au crédit). Les gagnants reçoivent un soutien de mentorat de six mois en compétences commerciales (e.a.), ce qui leur permet de développer leur entreprise et d’attirer des investisseurs et des donateurs.

L’une des entreprises que nous avons aidées en Ouganda a développé « MOBIS », une application destinée aux petits exploitants, qui simplifie l’accès au crédit via les coopératives d’épargne et de crédit. Leur objectif est d’atteindre 400 000 exploitants dans les prochaines années. Ils en ont déjà atteint 30 000. Ce genre de développement ne peut réellement survenir que grâce à l’investissement privé. Nous pouvons aider ces jeunes gens à transformer leurs idées en entreprises prometteuses. C’est pour nous la seule manière d’arriver à faire adopter l’innovation à grande échelle.

Quelle nouvelle idée ou innovation vous a réellement surpris lors de vos dernières visites ?

Une chose qui me semble vraiment spéciale est la manière dont les jeunes utilisent les technologies pour aider les exploitants et connecter les marchés. L’un des projets avec lequel nous collaborons au Sénégal m’inspire. Il s’agit de Sooretul, une entreprise dirigée par des femmes, qui aide les exploitantes à accéder à des marchés lucratifs via une plate-forme numérique. La plate-forme permet aux exploitants de se rassembler et de proposer leurs produits au marché urbain en ligne, y compris à la communauté de la diaspora sénégalaise. J’aime l’idée globale d’utiliser réellement les TIC pour aider les exploitants, pas seulement pour donner accès à des services, des crédits, des informations météorologiques, etc., mais pour ouvrir de réelles opportunités de marché.

C’est aussi très ambitieux, de connecter les petits exploitants avec des marchés internationaux potentiels. On dirait qu’il s’agit d’un thème récurrent avec ces projets : ils visent tous très haut. Cela fait peut-être partie de l’esprit de la jeunesse africaine.

Les gens doivent avoir des objectifs élevés, particulièrement les jeunes innovateurs. Ils ont beaucoup d’idées et voient des opportunités dans le marché mondial.

Je ne prétends toutefois pas que seul le marché mondial offre des opportunités. En fait, la plupart des opportunités pour les petits producteurs se situent sur les marchés local et régional africains. En particulier les villes à croissance rapide, avec une classe moyenne qui grandit rapidement et a plus d’appétit pour des aliments transformés, de la viande et des légumes frais. Les TIC peuvent aider à connecter les consommateurs urbains et les petits producteurs, y compris les femmes et les jeunes exploitants. C’est de cette manière que l’agriculture pourra devenir un secteur attractif pour les jeunes gens talentueux. Leur contribution est importante pour transformer l’agriculture africaine en une industrie rentable et durable.

Pour en savoir plus

Source: http://www.cta.int/fr/article/2017-04-12/entretien-avec-michael-hailu.html

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